Podcast
A la Une

Jean-Pierre Couteron – Fédération Addiction : sécuriser les expériences du plaisir

Dans ce nouvel épisode de Parlons Canna, nous sommes en compagnie d’un psychologue clinicien Français, Jean-Pierre Couteron. Ancien président de la Fédération Addiction, il travaille aujourd’hui dans les Consultations Jeunes Consommateurs. Comme vous pouvez le devinez, il accueille les jeunes et adultes en proie à l’addiction aux drogues, au tabac, à l’alcool, etc. Depuis les années 90, notre invité milite pour des politiques de réduction de risque en matière de drogue, et en faveur de l’ouverture de salles de consommation à moindre risque. Il a également écrit plusieurs livres avec Pierre Chappard de l’Autosupport des Usagers de Drogue (ASUD). D’ailleurs, son livre sur les salles de consommation à moindre risque s’est vu accorder le prix de la revue scientifique Prescrire en 2014. Avant de parler de drogues et d’addiction, faisons plus ample connaissance avec son personnage.

Qui est Jean-Pierre Couteron?

Jean-Pierre Couteron a 65 ans et est presque à la retraite. Son cœur balance car il est heureux de partir, mais aussi triste parce que le cadre pénal des drogues n’aura pas changé avant son départ. Il cite:

“Après 35 ans d’exercice, c’est frustrant que rien n’a bougé. Je suis de ceux qui ont annoncé que ça allait changer, mais je me suis planté 10 fois. J’espère que cette fois sera la bonne. On a un mouvement de fond international qui fait que nos débats et nos frustrations vont être bousculés de l’extérieur. Hélas, nous n’aurons pas changé les choses, ce sont les autres qui le feront”.

Une jeunesse tourmentée

Avant de devenir militant, addictologue et pro-légalisation, il a mené une vie paisible à Castres. De parents profs, il a bénéficié d’une éducation classique. Puis un jour, pour des raisons familiales, sa famille quitte le sud pour s’installer à Clermont Ferrand. Quelques années plus tard, sa mère meurt d’un cancer du cerveau. Cet événement va quelque peu bouleverser sa vie, car il va devenir plus “freestyle”.

De justesse, il réussit à passer son bac, mais se retrouve sans vocation particulière. Il consacre une partie de son temps à faire la fête avec des substances légales, mais pas que. Au bout d’un moment, sa famille et ses amis commencent à s’inquiéter sérieusement pour lui.

Un début de carrière dans le social

Comme Jean-Pierre avait beaucoup de temps libre, il s’initie à la voile avec un ami proche et s’en va naviguer. Il devient un bon bout en train sur le bateau, aussi capable d’accomplir des missions complexes en mer. Malgré cela, il savait que cela ne l’amènerait pas à une grande carrière. Il décide donc de reprendre sa vie en main et se fixe comme objectif de faire une carrière sociale après un IUT. C’est dans la ville de Tours qu’il poursuit ses études, puis enchaîne avec un trimestre dans un centre social. Mais l’animation socioculturelle devient trop ennuyante pour lui. Heureusement qu’il n’était pas mauvais en psycho, et qu’une prof l’avait repéré. Cette dernière lui propose de venir la voir, si un jour il se décide à retourner dans le rang après son congé sabbatique, ce qu’il fait.

Psychologue, un métier sans vocation

Jean-Pierre déclare avoir fait le métier de psychologue sans en avoir la vocation, mais plus parce qu’il avait l’équivalence. Plus tard, un ami lui propose un boulot dans un centre pour toxicomane. Il se dit pourquoi pas, et va voir le recruteur. Il se présente drôlement vêtu à son entretien, car il avait prévu de convoyer un bateau pendant 3 mois juste après. Il dit au monsieur:

“Si vous me recrutez, ce sera dans 3 mois!”

Contre toute attente, il obtient le poste. Le recruteur a dû comprendre que ce genre de personnalité atypique peut parfois être très utile. En effet, à un moment, il a vécu et ressenti les mêmes choses que les personnes en difficulté à qui il est censé tendre la main. Ce n’est pas toujours le cas de ceux qui aident les autres. Bien sûr, ce n’est pas obligé de l’avoir vécu pour le faire. Mais sans ça, il est parfois difficile d’intervenir. C’est d’ailleurs tout l’intérêt d’avoir des usagers anciens ou actifs, des pairs usagers et des pairs aidant pour aider les professionnels qui n’ont pas ce type d’expérience.

Ses débuts en centre d’addictologie

A l’époque où il entre dans les centres d’addictologie, la seule solution proposée contre les drogues illicites était le sevrage. Même chose pour les substances légales et l’alcool. On leur disait aussi aux personnes qui n’arrivaient pas à bien gérer d’arrêter complètement. Jean-Pierre avait pris conscience que ça pouvait effectivement fonctionner sur certaines personnes, mais que beaucoup resteraient sur le bas-côté. A bonne école, il y va dans ce métier en bon petit sans soldat et sans état d’âme. Il raconte son vécu :

“J’habitais en plein cœur de Paris, place de la République, je bossais à Mantes la Jolie et je croisais des usagers qui achetaient à la gare Saint Lazare. Ce sont les mêmes qui me disent d’arrêter alors qu’ils montent dans le même train que moi pour acheter. C’est tous des menteurs”.

Selon lui, dire à une personne d’arrêter est loin d’être suffisant, car elle ne peut arriver toute seule au bout du processus. De même qu’il ne faut pas voir les personnes en difficulté comme des obstinés. Il faut aller à la rencontre de ces usagers et creuser au fond des problèmes pour savoir comment intervenir.

L’addictologue selon Jean-Pierre Couteron?

Jean-Pierre définit l’addictologue comme un professionnel qui comprend que les produits que consomment ces usagers qui tombent dans l’addiction servent à quelque chose.

“Ils ne le font jamais par hasard, et il ne s’agit pas d’un virus qu’on chope comme ça dans le métro”, dit-il.

Ces personnes achètent et consomment des substances psychoactives parce qu’elles attendent quelque chose de particulier. L’addictologue doit être capable de penser à cette fonction des produits comme l’usager. A un moment donné, n’importe qui, quelle que soit sa vie, peut avoir besoin de s’évader et de se détendre. Certains choisissent des produits qui peuvent les détendre rapidement pour quelques temps, parce que c’est beaucoup plus simple.

“Ça peut paraître provocateur, et je tiens à dire que je milite pour qu’on apprenne à se détendre sans substances, mais il ne faut pas diaboliser toutes les détentes”, dixit-il.

En effet, il y a des fonctions basiques qui font partie de nos vies sociales. Par exemple, on consomme avec les autres pour passer un bon moment ensemble. Il ne faut pas diaboliser ce genre de comportement.

S’accrocher aux substances illicites pour se détendre ne crée-t-il pas le réflexe conditionné de Pavlov?

Pour mettre un peu de contexte, le réflexe de Pavlov se définit comme une réaction involontaire et non innée qui résulte d’un stimulus extérieur. Selon la théorie de Pavlov, les réactions acquises par apprentissage et par habitudes se transforment en réflexe, lorsque le cerveau fait le lien entre le stimulus et la réaction.

Notre invité pense que c’est en effet un risque à courir. C’est justement pour ça que  l’addictologue est là. Son objectif est de rendre la liberté de s’abstenir, qui permettra, si on intervient assez tôt, de garder la liberté de consommer.

“On a le choix entre fabriquer ou on ne pas fabriquer de réflexe conditionné, quand on va dans tel ou tel endroit. L’addictologue que je suis est fier d’avoir convaincu mes amis de ne plus avoir le réflexe de passer à la buvette chaque fois qu’on va au stade, et de leur proposer autre chose à faire à la mi temps. Ça leur permet d’acquérir un autre réflexe, comme se poser à tel endroit, faire un selfie, discuter, etc. Ce sont des moments importants qui permettent de nous rassembler”.

Une partie du travail de l’addictologue sur les usages au quotidien consiste donc à convaincre les personnes de ne pas créer des habitudes pièges. L’autre partie consiste à travailler sur des personnes pour qui les usages proviennent d’histoires de vie parfois chaotiques, douloureuses, traumatisantes, déprimantes,… Il faut partir sur une approche en leur disant qu’elles ont choisi de se soulager avec ce produit, mais qu’il exerce un effet masquant sur la douleur sans la traiter. On leur propose donc de traiter la cause, pour voir ce qu’elles vont ensuite faire du produit.

S’échapper est un chemin de facilité. Est-ce qu’il n’y a pas autre chose que l’on peut proposer?

Une fois de plus, l’addictologue va travailler sur cet aspect. Par exemple, le psycho post-trauma est un motif très connu dans les cas d’addiction. Les américains avaient construit des dizaines de cliniques pour accueillir les soldats rentrés du Vietnam ayant surconsommer des opiacés, du cannabis, etc,. A leur retour, une partie n’avait plus besoin d’aller dans ces cliniques parce qu’ils étaient libérés de leur univers stressant, et n’avaient plus besoin de ces produits. Quant aux autres, il a fallu travailler sur le stress post-traumatique. Impossible de juste leur demander d’arrêter de nouer avec ces habitudes.

A ces personnes, il faut leur dire :

“Je comprends tout à fait que tu consommes. Ta consommation t’a à la limite sauvé dans les pires moments. Cependant, ces substances comportent des risques, ou ta façon de les consommer est risquée.”

La prochaine étape consiste à leur proposer d’essayer de diminuer les risques. En parallèle, il est nécessaire de soulager le stress psycho traumatique avec des thérapies spécialisées comme l’EMDR par exemple.

Une fois libérée de cette souffrance post traumatique, la personne aura progressivement un autre regard sur son usage, et pourra se positionner autrement par rapport au produit.

Pour résumer un peu le travail de l’addictologue, une partie est consacrée aux réflexes, aux habitudes, et à la sociabilité. Ensuite, il travaille d’un côté pour un public tout venant, et de l’autre, pour un public avec des histoires de vie qu’il faut soigner du côté de la pathologie. La troisième partie du travail de l’addictologue est de connaître les risques pour chaque substance. En effet, le mécanisme de la dépendance et ses conséquences ne sont pas les mêmes pour toutes les drogues.

“Une histoire d’addiction, c’est un contexte social, une personne avec ses vulnérabilités et son histoire, un ou des produits avec leurs risques et leurs effets positifs”.

Quels profils d’usagers, ou situations qui se répètent permettent de définir les personnes les plus à risque?

Les situations qui se répètent le plus, c’est la rencontre avec le produit et son expérimentation par une première consommation au pire moment. En France, cela arrive généralement à la fin des années collège et au début des années lycée. Les principales victimes sont les jeunes et adolescents dont le cerveau n’est pas encore assez constitué. Pour eux, les substances psychoactives peuvent avoir un côté fascinant.

Quelles pistes de réflexion conseilles-tu aux jeunes pour ne pas partir du mauvais côté dans ces moments-là?

C’est justement pour les jeunes que Jean-Pierre a décidé de militer et de créer les fameuses Consultations Jeunes Consommateurs.

“J’aurai aimé avoir un nom plus fun, mais pour avoir des sous de l’assurance maladie, il fallait consulter. On a choisi un nom dissuasif pour les jeunes, mais administrativement, ça permettait d’avoir le financement.“

Il ajoute en disant qu’il ne faut pas rêver que nos adolescents ne rencontreront pas ces produits. Il faut rêver qu’ils les rencontrent avec d’autres alternatives pour les mettre en balance. Aujourd’hui, les addictologues qui font de la prévention se battent aussi pour avoir les moyens de construire une éducation. Quand le gamin va tirer sur sa première latte, ou boire sa première gorgée d’alcool, il n’y verra pas que des avantages mais aussi des inconvénients. Ainsi, on peut espérer qu’il n’ira pas sur une consommation régulière.

Empêcher les jeunes d’expérimenter les substances relève de l’utopie. En revanche, on peut demander au vendeur d’être un acteur de santé responsable en ne vendant pas aux mineurs, et en leur expliquant les risques.

La prohibition n’est pas une solution. Cela ne fait qu’accentuer le problème. Il faut partir sur un principe de régulation, en disant au jeune,

“quand tu seras prêt, tu pourras y accéder. En attendant, finis de te construire”.

Le conseil de Jean-Pierre aux parents

L’adolescent râle, mais en même temps, si on lui indique un autre chemin pour se procurer du plaisir, ça lui convient. C’est comme pour un fumeur qui va se mettre au sport. Les parents ne doivent pas tout le temps être sur le dos de leurs enfants. On construit des adolescents hyper stressés, et on leur reproche de prendre des produits déstressant.

“Si vous avez l’impression que votre gamin est pris au piège avec ces produits, n’hésitez pas à aller consulter. Ne l’envoyez pas se consulter parce qu’il va penser que vous le voyez comme un drogué. Venez vous faire aider à continuer à jouer votre rôle de parent par des professionnels de la prévention”.

Voici l’autre conseil du psychologue aux parents:

“Mettez-vous au boulot dès le début sans stresser. Tout ce que vous apprenez à faire à votre enfant naturellement et avec plaisir, il s’amusera de temps en temps à le faire avec des produits, mais saura que ça ne lui procure que 20% de son plaisir. Si vous ne lui apprenez pas ça avant, quand un copain lui dira de se faire plaisir avec un produit, ce sera 90% de son plaisir de la journée, et il ne voudra pas lâcher”.

Les parents doivent-ils en parler?

Selon Jean-Pierre, il faut expliquer au gamin que le problème ne vient pas du fait qu’il cherche à se détendre, mais de la manière dont il le fait, et du produit par rapport à son âge. On ne peut pas dire aux jeunes que c’est monstrueux quand les adultes le font. Il faut aussi qu’il comprenne que s’il le fait trop tôt, trop fort et trop souvent, c’est lui qui paiera la facture. Lui mentir est une faute à éviter si l’on veut rester crédible.

Un conseil pour les jeunes

La substance va avoir sur le jeune l’effet qu’il attend. S’il le fait une fois, il n’y aura pas de conséquences immédiates, mais ça ne lui fera pas avancer d’un pas par rapport à ses problèmes. Le risque, c’est qu’il recommence encore et encore.

Voici donc son conseil au jeune:

“Va au bout de ton expérience. Comprends que ça va t’apporter ce que tu attends, mais comprends aussi que ce que te disent les adultes va se révéler vrai. Il y a un vrai challenge qui s’ouvre pour toi, essaie de faire autrement”.

Par ailleurs, une des choses qui fera avancer notre société est que beaucoup de ces ados connaissent les risques liés à ces produits, contrairement à ce que l’on croit. Il faut venir vers eux comme des alliés et leur donner les moyens de sortir de cette impasse.

Les mots de Jean-Pierre aux personnes qui se réfugient dans la drogue pour fuir leurs problèmes

La grande majorité des personnes dans les centres de soin sont celles qui consomment le plus et qui ont le plus de difficulté à se contrôler. La fuite est tout sauf un défaut.

“C’est un comportement tout à fait légitime, et il n’y a pas de honte à avoir. Il s’agit d’un de nos mécanismes de défense, dit-il. La drogue est une fuite au sens de la santé mentale. Nous sommes là pour les aider à traiter ce qu’ils fuient”.

Un des gros problèmes de notre société est qu’on crée des usages. Paradoxalement, on accuse les usagers et on stigmatise les problèmes psychiques, la santé mentale, la dépression, la peur, etc.

La première étape consiste à dire aux usagers, “sortons de cette connerie!”

La deuxième, c’est de leur dire:

“je comprends tout à fait que tu ais pris ce produit. Il a eu à un moment des vertus bénéfiques. Mais si tu recommences à le prendre, c’est que ça ne solutionne pas le problème parce que ça revient dans ta tête. On va te mettre dans les meilleures conditions et essayer de creuser là où ça fait mal, avec des thérapies qui n’ont pas pour but de te faire souffrir”.

Est-ce que ça marche?

Ça ne marche pas à 100% parce qu’il y a des personnes qui en ont tellement pris, qui se sont ruinées, ont perdu leur famille,… il ne faut pas raconter des contes de fée, dit-il.

En revanche, ça marche effectivement pour 100% des personnes qui sont dans une démarche de rétablissement. Le but n’est pas de chercher à confronter un idéal de vie avec elles, mais de leur indiquer le chemin à prendre. On ne cherche plus à mettre un objectif de guérison en hauteur, mais à co-construire des parcours et de les faire avec eux, avec des outils différents pour chaque individu. Bref, c’est la logique de la réduction des risques.

Comment analyses-t-il les personnes qui sont complètement tombées dedans?

Pour Jean-Pierre, ce n’est même pas la peine de penser à faire un sevrage. Une grande partie de ces personnes sont addict au crack. De l’autre côté, il y a la violence et d’autres causes que l’on ne peut voir de l’extérieur. Mais dans tous les cas, le problème ne vient pas de la drogue. En fait, la drogue en est plutôt la conséquence.

En réalité, le fond du problème vient de la précarité, du statut de migrant et de toute forme de violence dans laquelle on est confronté (guerre, crise, réchauffement climatique, etc.)

Ces usagers sont victimes de notre incapacité collective à gérer ces situations de crise. Pour les aider, nous devons traiter notre environnement social et la précarité.

“On doit construire des réponses à ces problèmes brique à brique, d’où l’idée de construire d’abord des salles de consommation. Mais j’entends des objections des riverains qui disent qu’en attendant, c’est encore à nous de supporter une partie de ce que génère ce public. Nous avons en France une hésitation majeure à se lancer dans ce genre de politique. On n’ose pas le faire. Et si on le fait, on le fait du bout du doigt”.

Par ailleurs, ils ne sont pas juste victimes mais aussi responsables de ce qui leur arrive. En effet, ces personnes ont un jour choisi de partir parce que leur conditions de vie ne leur paraissait pas supportable. C’est comme ça qu’elles se sont retrouvées là.

Les salles de consommation à moindre risque selon Jean-Pierre Couteron

“Je suis pro réponse étagée. On se fait caricaturer parfois en nous disant que nous ne voulons que les salles de consommation. Pourtant, dans le même temps où je me suis battu pour l’ouverture des salles de consommation, je me suis aussi battu pour l’ouverture de dix centres de communauté thérapeutique, où les personnes sont reçues pour une durée de 1 an avec un objectif d’abstinence absolu”.

Pour lui, la meilleure réponse c’est d’avoir une gradation d’outils qui permettent de partir du plus large et d’accompagner petit à petit les usagers.

“Ma solution c’est de faire rentrer ces personnes dans un processus de rétablissement, qui se fera pas à pas. Pour que ça marche, il faut que le passage à chaque étape soit correctement doté”.

Que peut-on faire de plus?

Il y a tout l’arsenal d’outils de rétablissement dans une salle de consommation. Cela permet d’enclencher petit à petit le processus de socialisation. Lorsqu’on est doté de moyens, on peut inviter les personnes vers d’autres activités qui n’ont rien à voir avec la consommation. Cela va occuper leur temps et leur faire nouer d’autres relations. La sociabilité permet de nous garder beaucoup plus civilisées malgré nos expériences d’usage. De plus, le contact va faciliter le côté soin et thérapie. En effet, cela permet d’entrer dans un traitement psychiatrique d’accompagnement de la personne et de démarrer les psychothérapies.

La rencontre avec la salle de consommation est un premier palier pour apaiser la consommation. Le deuxième est l’utilisation d’un certain nombre d’outils du côté de la sociabilité ou du côté thérapeutique. En arrivant à accrocher les paliers d’après, les usagers pourraient aller un peu plus vers l’abstinence et le sevrage.

Son analyse du marché de la drogue en France

Le marché, c’est là où les demandent coïncident avec l’offre. Il couvre une partie de la demande thérapeutique. La partie confort, bien-être et effet de socialisation relève d’un autre marché. Celui-là est assuré par une drogue qui aurait vocation à disparaître, le tabac. Selon Jean-Pierre, le tabac ne procure pas autant de plaisir, mais les consommateurs le prennent parce que ça les requalifie dans le regard de l’autre. Ça leur donne en effet l’impression d’être plus émancipé, c’est l’effet social.

Le tabac aurait vocation à disparaître parce que tout le monde sait aujourd’hui que la dépendance à la nicotine est assez forte. C’est presque l’équivalent de l’héroïne en termes de capacité à accrocher. Le risque sanitaire sur la durée est d’autant plus important, surtout en termes de cancers.

Depuis quelques années, la France a changé sa position par rapport au tabac. Le produit n’attire plus autant les consommateurs, et l’Etat n’a plus de gros intérêts à perdre dans la filière. Il ne reste plus que les taxes que ça rapporte. L’Etat sait aussi que les nouveaux traitements du cancer et les coûts de la prise en charge de la maladie sont énormes. Du coup, les lois actuelles sur l’addictologie n’ont pas été prises au nom de l’addictologie, mais dans le cadre du plan cancer.

Le lobby de l’alcool et du tabac est contre la légalisation du cannabis, par peur que cela réduise la consommation. Voici l’analyse de Jean-Pierre

Il y a un lobby très puissant qui joue en faveur de la vente d’alcool, et un peu moins sur la vente de tabac. Il s’agit en réalité d’un piège de lobby financier. Jean-Pierre cite:

“Je pense que si un jour ils peuvent se faire plus d’argent avec le cannabis, ils ne défendraient pas une seconde de plus le petit viticulteur, mais le cannabiculteur”.

L’industrie cannabique ne doit pas être pilotée par ces lobbies financiers qui pilotent l’industrie cannabique naissante, mais par les personnes concernées directement, ajoute-t-il. Il faut que ça se fasse dans une politique de régulation équilibrée. Le risque actuel, c’est que ces lobbies de l’alcool et du tabac se tournent vers le cannabis pour se faire du fric.

Hormis le tabac, qu’en est-il du reste du marché?

Si l’on regarde le marché de l’alcool, on voit une dérégulation supérieure à ce qu’elle devrait être. La loi Evin a été un bon nombre de fois assouplie au nom des grands principes de liberté de commerce, l’alcool se trouvant avec une grande accessibilité. On peut en acheter partout, dès qu’un vendeur est accrédité. Cette même accréditation est demandée pour la vente de tabac par les buralistes. Pour ce qui est des drogues, elles sont laissées au marché parallèle, les mafias. Ce sont des personnes qui profitent doublement du produit, d’abord en le vendant sans effort de qualité, et sans aucune taxe, sauf celles du blanchiment.

On dit que si on enlève ce marché, la drogue dure va arriver. C’est un argument dénué de sens car n’importe qui ne peut pas prendre n’importe quel produit. Tout le monde n’aime pas forcément les sensations extrêmes. Cela prouve par A + B que si on ouvre ce marché de manière légalisée, il y aura plus de bénéfices que d’inconvénients. On peut réguler ce marché, par exemple, avec un système intermédiaire, des horaires, un âge légal, une durée d’ouverture, etc.

La légalisation est devenue une évidence dans les autres pays. Pourquoi traitons-nous encore les problématiques de drogue manière archaïque?

“Nous sommes un pays avec un mode de pensée archaïque. Pour avoir une politique intelligente là-dessus, il faut se rappeler que tous les produits qui procurent ce type de plaisir pharmacologique comportent des risques. La naïveté de penser qu’on peut prendre du plaisir et enlever le risque, amène à ces politiques qu’on a actuellement. Il vaut mieux assumer que le même produit va avoir un côté un agréable et un certain nombre de risques”.

Par exemple, c’est faisable de confier la fabrication de produits industriels qui procurent plus de plaisir et moins de risque aux producteurs. D’un autre côté, on peut aussi se tourner vers les revendeurs et les former sur le sujet, plutôt que de laisser le marché aux mafieux.

“Ce n’est pas à cause du cannabis, mais à cause des enjeux économiques qu’on a créé dans un système complètement délirant. Il y a des gens qui se font énormément de pognon sans rendre à l’Etat, et on ne pourra pas avancer tant que c’est comme ça”.

Pour toi, quels sont les avantages et inconvénients de la légalisation?

“En toute objectivité, je ne vois absolument aucun inconvénient à la légalisation, surtout vu les niveaux de consommation et de trafic qu’on a aujourd’hui, à condition que cette légalisation soit pensée intelligemment, et qu’elle ne soit pas confiée à n’importe qui. Au lieu d’exercer son autorité sur le produit, l’Etat doit l’exercer sur le producteur et sur le revendeur, en s’alliant avec eux pour créer un marché raisonnable.

En tant que soignant, je ne vois aucun inconvénient. Au contraire, dès les premiers achats, on peut dire plus facilement au consommateur qu’il devrait peut-être aller du côté du soin. Un vendeur bienveillant sera beaucoup plus entendu”.

En gros, il nous faut des produits de meilleure qualité, une vente plus contrôlée, et une traçabilité. Pour couronner le tout, un message qui fait que l’usager comprenne qu’il s’agit de sécuriser ses expériences de plaisir.

“Moi je rêve qu’on soit en France capable de dire, il faut sécuriser le système des objets de plaisir comme on a sécurisé le système de vente des médicaments”.

Si on te donne carte blanche, quel serait pour toi le chemin parfait pour la légalisation?

“Je rêverai qu’elle soit contrôlée par l’Etat sans qu’il en ait le monopole. Je vois un système mixte avec un contrôle d’Etat, un monopole sur un certain nombre d’étapes, mais laissant l’autoproduction libre. Il faut un système équilibré et des indépendants qui ont une licence. Enfin, il faut rassembler les buralistes, les boutiques de vape et de CBD, les marchands d’alcool, etc., et penser au statut de vendeur d’objets de plaisir”.

Côté médecine, qu’est-ce que tu dirais, vu que dans certains pays il faut avoir une carte?

“Si on pouvait éviter de tout médicaliser, et essayer de garder la médecine là où on en a besoin! Il y a une partie des problèmes d’addiction comme les psychopathologies, et des professionnels qui s’en occupent. Soutenons-les, donnons-leur les moyens de s’en occuper.  Ne résumons pas le problème des objets du plaisir à une question médicale”.

Le mot de la fin

“Les addictions sont un lieu où on peut avoir beaucoup d’intelligence. Contrairement à ce que l’on croit, les addictions  ne rendent pas tout le monde con! ça rend certains acteurs très astucieux et intelligents. C’est dommage qu’on ne les écoute pas plus”.

C’est sur ces mots que cette interview avec Jean-Pierre Couteron, psychologue clinicien, touche à sa fin. Restez sur le site Parlons Canna pour suivre tous les épisodes de la suite de la saison deux.  

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page