Science & Etudes

Rencontre avec Raphael Mechoulam : Le Sherlock Holmes du cannabis

Rencontrez le professeur Raphael Mechoulam, largement considéré comme le pionnier de la recherche scientifique sur le cannabis. Grâce à ses travaux, l’utilisation médicale de cette plante a été introduite en Israël, où elle est aujourd’hui acceptée par une large majorité de la population.

Raphael Mechoulam : pionnier de la recherche sur le cannabis au cœur de l’hôpital Hadassah

Hadassah, l’un des plus grands hôpitaux israéliens, situé dans les faubourgs ouest de Jérusalem, est bien plus qu’un simple établissement médical. Avec ses trente bâtiments et ses multiples instituts de recherche, il est aussi une véritable ville où travaillent pas moins de 3 000 personnes. C’est ici que nous avons rencontré Raphael Mechoulam, le célèbre chimiste mondialement reconnu comme le père de la science des cannabinoïdes. À 83 ans, il est le président de la section des sciences naturelles de l’Académie israélienne des sciences et a publié 296 articles scientifiques, dont le dernier vient d’être mis en ligne.

En 1964, Raphael Mechoulam isolait pour la première fois le THC, le principe psychoactif de la marijuana, jetant ainsi les bases d’une science des cannabinoïdes qui allait révolutionner le monde médical. Mais l’expert en la matière ne s’est pas contenté de faire des découvertes scientifiques. Il est également un acteur important de la politique de santé en Israël, qui permet à plus de 11 000 patients de bénéficier du cannabis médical.

Né à Sofia, en Bulgarie, Raphael Mechoulam a émigré en Israël en 1949. Il a fait l’essentiel de sa carrière à l’université hébraïque de Jérusalem, où il a été recteur, et est aujourd’hui professeur à l’École de pharmacie. Malgré sa notoriété, le chercheur est resté humble et modeste. Nous avons pu apprécier sa mémoire encyclopédique et son humour vif lors de notre visite de son petit bureau, où trônent des étagères parfaitement ordonnées, remplies d’énormes volumes intitulés « Marijuana ».

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La plante était maudite

Au début des années 60, Raphael Mechoulam, doctorant à l’institut Weizmann près de Tel Aviv, est fasciné par la frontière entre chimie et biologie et se passionne pour les substances naturelles. Il cherche un sujet de recherche inédit et trouve une plante psychotrope encore oubliée des sciences : le Cannabis indica, également connu sous le nom de chanvre indien.

La marijuana, une plante aux vertus méconnues

À l’époque, l’opium et la coca étaient bien étudiés, et leurs principes psychoactifs, la morphine et la cocaïne, avaient déjà été isolés au XIXe siècle. Cependant, le principe psychoactif du chanvre indien était encore inconnu. Pour Raphael Mechoulam, cela est probablement dû au fait que ce composé était difficile à identifier avec les instruments de cette époque.

En effectuant des recherches sur l’histoire de la marijuana, le jeune chercheur découvre que cette plante était déjà utilisée dans la pharmacopée assyrienne il y a plus de 3 000 ans. Le célèbre pharmacologue grec Dioscoride la présentait également comme un traitement contre l’inflammation. Cependant, la marijuana était inconnue en Europe où le chanvre de la variété sativa dont on fait des toiles n’a pas d’effet psychotrope. Elle devient populaire au XIXe siècle, lorsque l’Occident s’éprend de l’Orient et que des observations évoquent ses actions sur les contractures et les convulsions.

Le premier texte scientifique sur les effets psychotropes de la marijuana a été écrit par un Français en 1840. Il s’agissait du psychiatre Jacques-Joseph Moreau, qui avait tiré ses observations des séances du club des Haschichins fondé à Paris avec Théophile Gautier.

La prohibition de la marijuana

Malheureusement, malgré l’intérêt scientifique de la marijuana, la plante était maudite à cause de sa prohibition dès 1937 aux États-Unis, puis de son classement sur la liste des stupéfiants par l’ONU en 1961. Cette prohibition a imposé des tracasseries dissuasives pour ceux qui voulaient étudier le cannabis.

Des percées malgré les obstacles

Malgré ces obstacles, Raphael Mechoulam ne perd pas espoir et trouve un moyen d’obtenir du cannabis pour ses recherches. Il demande à un ami à la police de lui procurer 5 kilos de jolis cannabis de contrebande, de quoi travailler. Plus tard, on lui fait remarquer que c’était illégal et qu’il aurait dû demander une autorisation spéciale.

Les origines de la recherche sur le CBD

En 1963, Raphael Mechoulam et son collègue Yuval Shvo réalisent une première percée dans la recherche sur le CBD en révélant sa structure moléculaire, isolée par le Nobel et son confrère. À l’époque, cette découverte passe inaperçue. Cependant, aujourd’hui, elle est le fondement de centaines de publications scientifiques.

Les propriétés anti-inflammatoires du CBD

Grâce à cette découverte, les scientifiques peuvent désormais étudier l’action du CBD. Il apparaît alors que cette substance possède des propriétés anti-inflammatoires, qui permettent notamment de réduire les symptômes de l’arthrite rhumatoïde. En outre, le CBD semble avoir un effet sur le diabète de type 1, bien que l’on ne comprenne pas encore totalement comment il agit. Ce qui est certain, c’est que la toxicité du CBD est très faible.

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La découverte du THC

En 1964, Raphael Mechoulam isole une demi-douzaine d’autres substances présentes dans le cannabis, qu’il baptise « cannabinoïdes« . Enfin, avec Yechiel Gaoni, il découvre la structure de la molécule psychoactive présente dans les boutons floraux de la plante : le THC. À l’époque, l’article est remarqué, car le haschich commence à devenir un phénomène social en Occident, en particulier chez les hippies. Les NIH, qui ne travaillaient pas sur la marijuana, s’intéressent alors subitement à leurs recherches, et ne cesseront par la suite de soutenir le laboratoire de Mechoulam.

Les débuts de la recherche sur la marijuana

Dans les années 80, une équipe de chercheurs américains a découvert des récepteurs activés par le THC, la molécule « planante » de la marijuana, sur des cellules du cerveau des mammifères et des humains. Cela a permis de mieux comprendre comment le THC agit sur le cerveau, mais aussi de se poser de nouvelles questions sur les endocannabinoïdes, des molécules similaires au THC produites par le corps en réponse à un besoin précis.

Test de la dose et des effets sur les individus

Dans les années précédentes, un groupe de dix amis ont testé les effets du THC en réalisant un gâteau à base de 10 mg de THC pur. Les résultats ont été surprenants, car le même produit avait des effets psychiques très différents selon les individus, selon leur expérience de la drogue et selon la dose. Les recherches sur les endocannabinoïdes ont permis de comprendre que ces molécules étaient produites par le corps en réponse à un signal de douleur, et qu’elles pouvaient avoir des effets similaires au THC.

Découverte de l’anandamide et d’un second type de récepteur

En 1992, l’équipe du chercheur Mechoulam a isolé le premier endocannabinoïde, qu’ils ont baptisé « anandamide« . Cette découverte a été citée plus de 3 000 fois par des articles scientifiques. Récemment, le laboratoire de Mechoulam a identifié un second type de récepteur aux cannabinoïdes, présent dans des organes importants pour l’immunité, ce qui a permis de mieux comprendre l’effet anti-inflammatoire de la marijuana.

Découvertes majeures dans l’étude de la marijuana

En l’espace d’un demi-siècle, l’étude de la marijuana a permis de comprendre ses mécanismes d’action et de découvrir un système physiologique insoupçonné, le système endocannabinoïde, impliqué dans la douleur, l’inflammation, l’appétit, les émotions et considéré comme un système majeur de protection de l’organisme.

Des promesses thérapeutiques pour de nombreuses maladies

Les recherches sur le système endocannabinoïde ont ouvert des pistes thérapeutiques pour une vaste éventail de maladies, telles que l’anxiété, les troubles moteurs de Parkinson et Huntington, les douleurs neuropathiques, la sclérose en plaque, le cancer, l’athérosclérose, l’hypertension, le glaucome, l’ostéoporose, entre autres.

L’incertitude des avancées

Seuls trois médicaments contenant des cannabinoïdes naturels ou de synthèse sont actuellement sur le marché, dans certains pays, pour des indications restreintes. Quant à la première molécule conçue pour bloquer une partie du système cannabinoïde, elle a été un échec cuisant.

Les risques de la consommation de marijuana

Le professeur Mechoulam évoque les effets problématiques de la marijuana, tels que la révélation d’une schizophrénie latente et l’altération de la coordination neuromotrice. Il dénonce également les risques de la drogue vendue sous le manteau, qui peut perturber la mémoire.

La position du professeur Mechoulam sur l’utilisation médicale de la marijuana

Bien qu’il reconnaisse les risques de la consommation de marijuana, le professeur Mechoulam n’est pas opposé à l’utilisation de la marijuana brute ou de cannabinoïdes purs et correctement dosés dans un contexte médical. Il a même fourni des centaines de doses de THC, sous forme de marijuana brute ou de cannabinoïdes purs, pour soulager des patients sous chimiothérapie.

L’ouverture de la voie pour le cannabis médical en Israël

Le professeur Mechoulam a ouvert la voie pour l’utilisation de la marijuana à des fins médicales en Israël en fournissant des centaines de doses de THC pour soulager des patients sous chimiothérapie dès 1995, avec l’accord des comités d’éthique. Cependant, il reste à inventer l’horizon et les garde-fous pour l’utilisation de la marijuana à des fins médicales.

Source : Libération

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